Réalité et Mythe ? Pourquoi la Côte-d’Ivoire est «scientifiquement» encore loin de l’Émergence

Dr Soumarey, 1er de la droite vers la gauche / photo: Soumarey

Par Docteur Pierre Soumarey

Extrait intégral de l’intervention au panel des experts de la Conférence Internationale de Paris, tenue le 25/07/2015 sous l’égide de « Convergence 2000 », sur le thème « L’émergence de la Côte d’Ivoire à l’horizon 2020: Mythe ou réalité ? »

1 – FONDEMENTS CONCEPTUELS DE L’EMERGENCE

La conférence qui nous réuni aujourd’hui, pour nous entretenir de « la gouvernance Ouattara, à l’épreuve des enjeux de développement et des exigences démocratiques en Côte d’Ivoire », conduit inévitablement à insérer dans ce contexte thématique, le concept de l’émergence, qui constitue son ambition politique majeure et le moteur de son action. Cependant, dès qu’il s’agit de le définir de manière très précise, il se présente comme un concept aux contours assez flous, qui se heurte à de nombreuses problématiques, quant à la détermination exacte de sa nature, ou pour permettre de qualifier un État d’émergent. Cette difficulté est liée en premier lieu, aux fondements philosophiques de ce concept, qui renvoient à une notion apparue au XIXème siècle, pour désigner en science une qualité émergente. Celle-ci se réfère, à l’apparition d’une réalité nouvelle, découlant de propriétés plus fondamentales, dont la somme constitue une unité irréductible et indissociable, ne permettant plus, d’y distinguer séparément des mécanismes de cause à effets. De ce point de vue, nous pouvons dire, que l’émergence socio-économique d’une société, forme un tout, distinct des éléments et des variables qui y contribuent, car « Le tout est plus que la somme de ses parties ». Autrement dit, l’émergence économique d’un État, pourrait se définir, comme une sorte de valeur ajoutée, surgissant à un moment donné de l’évolution de son processus de développement, grâce à la solidarité et la cohésion de son cadre macro-économique. Cette valeur ajoutée est le résultat de la synergie de plusieurs facteurs, ayant des effets amplificateurs et multiples, affectant l’ensemble de l’activité économique et la société. Nous avons affaire à une chaîne de réactions, s’entremêlant entre elles, et se répercutant les unes sur les autres, de sorte qu’elle n’est plus décomposable d’un point de vue analytique, à ce stade de complexification de la réalité. Il s’agit, de rapports complexes et denses, qui s’auto-organisent et se structurent, sous la pression d’une dynamique interne, faisant intervenir des interactions qui se déroulent sur une gamme très large, située à différents niveaux de l’activité socio-économique. À ce niveau fondamental, il est impossible de l’appréhender dans son intégralité, à partir de la simple connaissance, des variables à l’origine du phénomène observé, en raison de leur très forte imbrication. C’est le maillage progressif de plusieurs aspects et dimensions d’un processus, à partir duquel, à un moment donné, apparait une prospérité économique relative et stable. Ce résultat lui donne une visibilité, car il s’offre à l’observation, comme le surgissement d’une nouvelle configuration de la réalité. Envisagée sous cet angle, l’émergence se révèle être une contribution à la théorie du développement, qui s’oppose à une logique comptable et financière, et au réductionnisme scientifique.

Nous nous intéresserons plus particulièrement à cette visibilité, dont la nature est une conséquence, mais dont la fonction est d’émettre le signal de l’émergence. Ainsi, bien que résultant d’un processus long, méthodique et volontariste, elle consacre l’apparition d’une nouvelle réalité, à partir de laquelle, elle se signale à un observateur. Ce détour nous permet de bien comprendre le phénomène, et les difficultés conceptuelles, que rencontre le discours économique. En effet, ce concept qualitatif a été repris de manière réductrice dans les années 80, dans le discours et les représentations économiques, pour désigner les États du Tiers Monde, ayant atteint le seuil de l’industrialisation dans leur développement, qui de ce fait, offraient à la finance internationale, des opportunités d’investissement, dans le contexte de la nouvelle mondialisation. Or, pris strictement sous ce rapport quantitatif, le concept de « pays émergent » ne correspond, à aucune définition de la pensée économique. Le premier à utiliser ce terme en 1981, est Antoine van Agtmael, économiste néerlandais à la SFI, pour désigner les pays, qui se démarquent, des autres pays en voie de développement, par l’importance de leur présence dans l’économie mondiale. C’est un langage économique, qui se réfère d’avantage à une réalité financière, pour introduire une délimitation ou plus exactement un reclassement, entre ces « Nouveaux pays industrialisés » et le reste des pays en voie de développement. Il pointe en première intention, l’apparition de nouveaux marchés sur la scène internationale. C’est dans le prolongement de cette optique, que les banques d’affaires et les agences de notation, les qualifient, de « marchés émergeants », pour souligner les opportunités nouvelles, qu’ils offrent à la finance internationale.

En associant ainsi différentes notions, cette nouvelle terminologie comporte dès sa genèse, une ambiguïté sémantique, qui favorisera une confusion d’abord, entre les deux termes, puis entre émergence économique et développement, ensuite, entre lutte contre la pauvreté et développement, enfin, entre performances macro-économiques et émergence. En outre, cette qualification générique recouvre des disparités telles, qu‘elle rend très tôt nécessaire une classification plus poussée, pour distinguer les strates plus fines du développement qu’atteignent, les économies prétendant à l’émergence, afin de réduire autant que possible, les écarts subsistant entre elles. En effet, la catégorisation grossière qu’elle a introduite au départ, tant au niveau du découplage entre vieux pays industrialisés et nouveaux pays industrialisés, qu’entre pays en voie de développement et pays émergents, pose des difficultés, au regard de l’extrême variabilité des situations nationales des pays concernés. Dès lors, une hiérarchisation interne de ces catégories s’imposait, en raison des niveaux de développement qu’atteignent les uns par rapport aux autres, à l’intérieur d’un même ensemble. Il n’est pas très cohérent par exemple, de regrouper Singapour, la Bulgarie et la Sierra-Léone sous une même qualification, qui aurait pour effet, de les placer au même niveau de développement, ou encore, de réunir le Maroc, la Turquie et la Côte d’Ivoire, dans une même catégorie. Ces pays vivent des réalités socio-économiques, difficilement comparables. La disparité des pays, va de leur taille, de leur situation géo-climatique, de leurs populations, de leurs richesses naturelles du sol et du sous-sol, à leur niveau de développement. Aussi, les spécialistes et les théoriciens de l’économie de développement vont tenter de décrire et de quantifier le mouvement de ces pays vers l’émergence, en l’organisant par strates, par étapes, par typologies, ou encore en répertoriant une batterie de variables et de critères susceptibles de rendre compte de leur niveau d’avancement. Au fil du temps, ces difficultés ont été progressivement et partiellement levées par les chercheurs, sans permettre pour autant, de parvenir à un consensus, en raison de la persistance d’écarts significatifs entre les niveaux, des pays classés dans une même catégorie. Cet amalgame hétérogène tient à la perception que les organisations spécialisées et les milieux financiers occidentaux ont des pays pauvres, uniquement en considération de leur ouverture sur l’extérieur et des opportunités d’affaires qu’ils leur offrent. C’est une forme de « colonisation linguistique », opérant un « détournement de sens » au profit d’une définition purement exogène. Une qualification donnée de l’extérieur, sur la base d’une vision et d’une motivation « éco-centriques ». Les acteurs du développement des pays concernés, ont une image descriptive du phénomène, qui ne s’analyse pas sous le même prisme. D’une manière empirique, ils en ont une toute autre perception, sans qu’ils ne puissent encore, la formuler et la formaliser de manière rigoureuse. Aussi, les leaders politiques de ces pays, surfent sur l’imprécision de cette notion, sans parvenir à une définition normative, bien que l’ « émergence » constitue, depuis une décennie, leur objectif majeur, tant pour l’élaboration de leurs cadres institutionnels, que pour la mise en œuvre de leurs politiques publiques. Cette difficulté tient au fait que ces dernières font intervenir des rationalités, des stratégies, des logiques de développement, très différentes, voire divergentes, qui mettent en exergue de fortes disparités entre, indicateurs économiques et indicateurs sociaux, d’un pays à un autre. Pour illustration, la pauvreté absolue, n’a pas disparue dans certains pays dits émergents tels que le Brésil, l’Inde, et l’Afrique du Sud, bien que leur PNB par habitant, soit plus élevé que celui de la plupart des pays les moins avancés, alors que des progrès sociaux très significatifs ont pu être enregistrés dans certains de ces pays. Le problème n’est donc pas uniquement économique, mais politique et philosophique.

Dès lors, cette ambiguïté nous invite à interroger l’évolution du discours politique et économique en Afrique, par rapport à cette nouvelle notion. Faut-il appréhender l’émergence à partir d’un observateur, situé en dehors du contexte national, ou au contraire, à l’intérieur de celui-ci ? Faut-il la lier au développement social et humain, ou à la simple accumulation additionnelle de richesse ? L’angle d’approche qu’on adopte, modifie considérablement la perception que nous pouvons en avoir, tant au niveau du rythme d’avancement que de sa nature. Autant dire que la définition de l’émergence économique est subjective, instable et très relative. Aussi, c’est à travers l’histoire contemporaine, que l’on peut tenter de questionner le mieux, la notion d’émergence, pour identifier les traits caractéristiques, susceptibles de nous procurer une définition acceptable du phénomène, à défaut d’être consensuelle. C’est sur ce fondement, que nous pourrons évaluer à notre tour, le degré de probabilité de l’émergence de la Côte d’Ivoire à l’horizon 2020.

2 – FONDEMENTS HISTORIQUES DU CONCEPT D’ÉMERGENCE

L’émergence, est devenue la référence centrale du discours politique en Côte d’Ivoire et en Afrique en général, où elle semble s’être substituée à un autre référent, le développement. Parfois, ce dernier est réduit à une simple notion de performance macro-économique, dans les discours de mobilisation économique et politique. Le contraste avec la réalité de la situation de ces pays peut surprendre, car dans leur très grande majorité, ils sont classés, parmi les pays les moins avancés du monde. Pour se faire une idée de l’écart existant entre ceux-ci et les pays riches, rappelons que le produit intérieur brut de tous les pays africains réunis, représente à peine 5% du PIB mondial. Observons aussi, que la dette du continent africain, avant l’initiative PPTE dépassait son PNB (RNB), et que les intérêts de celle-ci, sont plus élevés que le total des aides multilatérales et bilatérales qui lui sont consenties. D’où nous vient donc cette discordance dans le langage ? La réalité est toute autre. Nous avons d’un côté, des « pays émergents » clairement identifiés comme tels, les « BRICS », et de l’autre, les aspirants ou candidats à l’émergence. Dès lors, sur quelle base émergeons nous ?

En examinant l’expérience du bloc des « BRICS », il nous est possible d’y trouver des éléments de réponse. Or, il apparait manifeste à travers celle-ci, que l’émergence ne se définit pas à partir d’une séquence de croissance élevée, suffisamment longue et vigoureuse, couplé à des infrastructures de qualité et une modernisation du cadre de l’activité. En effet, de nombreux pays d’Asie, d’Europe de l’Est, du Monde Arabe et du Maghreb, connaissent une telle expérience, sans qu’ils ne soient, pour autant, qualifiés de pays émergents. Il faut se souvenir également que la Côte d’Ivoire a connu sans discontinuer de 1960 à 1980, une expérience similaire, avec un taux moyen de croissance de 7% durant 20 années consécutives, des infrastructures de qualité, un cadre institutionnel satisfaisant, un système éducatif performant, des exportations significatives, l’implantation de quelques manufactures à concentration verticale, sans pour autant, franchir la barre du sous-développement. Il faut rappeler aussi, que le revenu moyen par habitant de l’Afrique des années 2000, est pratiquement inférieur de moitié, à celui des années 60 à 70. Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Ceci démontre non seulement, la réversibilité de la courbe du mouvement haussier d’un développement, mais surtout la profonde faiblesse structurelle d’une urbanisation dépourvue d’industrialisation, et la vulnérabilité d’une économie rentière et extravertie. Pendant le même temps, en un quart siècle voire un peu plus, la «visibilité » croissante de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Russie dans les échanges mondiaux, par l’importance de leur PIB et de leur participation aux échanges et aux flux financiers internationaux, a permis de les signaler à l’attention du monde. Dès lors, l’émergence s ‘analyse et s’interprète, comme la survenance de cette irruption dans l’économie mondiale, qui s’exprime par une intégration significative dans le mouvement de la globalisation. On parle désormais de nouvelle mondialisation, pour exprimer l’idée que le schéma traditionnel des échanges, et le centre de gravité de l’économie mondiale, naguère dominée par la Triade, se déplacent et se modifient, en s’élargissent de plus en plus. Aussi, ce trait, constitue une des caractéristiques fondamentales du phénomène, pour dire qu’on compte désormais dans la mondialisation. Celui-ci distingue, les pays nouvellement industrialisés, du reste des pays en voie de développement. Il s’évince de cette lecture, que l’émergence désigne une dynamique économique d’ouverture, qui se signale par une entrée remarquée dans l’économie globalisée. Le Professeur Jean Sgard (2008) et Joel Ruet (2008) la qualifient, à juste raison, de croissance de globalisation. C’est en considération de ce critère, que l’indice des valeurs de S&P/SFI retient, sur le fondement du dynamisme de leurs marchés financiers, 11 pays en Afrique parmi les marchés émergents, dont la Côte d’Ivoire, à côté du Maroc, de la Tunisie, du Ghana, du Nigéria, ect….

Aussi, nous pouvons considérer, que les « pays émergents » sont ces « nouveaux pays industrialisés » ayant réussi une percée remarquable dans l’économie mondiale, caractérisée par un renversement radical de leurs modes et de leurs techniques de production, une balance commerciale positive et une augmentation significative de leur richesse. La conséquence immédiate a été, bien que la corrélation ne soit pas clairement établie, de positionner ces pays en 2014, parmi les 10 premiers pays du monde, par importance du PIB : Chine : 2ème position (1ère en 2015), Inde : 8ème position, Brésil : 7ème position, Russie : 10ème position. De prime abord, l’on peut remarquer, antérieurement à l’importance de leur participation aux échanges internationaux de produits manufacturés et de flux financiers, leur niveau très élevé d’accumulation de capital et de production de richesse additionnelle, qui a un impact mécanique direct, sur le Revenu Moyen par tête d’habitant. Ensuite, l’on pourrait légitimement s’interroger sur leurs atouts, sans pour autant en faire une norme ou un profil type. Aussi, on observera l’importance de leur population, permettant d’offrir de fait, un gigantesque marché de consommation et de main d’œuvre relativement peu onéreuse, l’importance de leur richesse naturelles, notamment du sous-sol, et surtout la très grande capacité technologique, leur ayant permis l’industrialisation rapide de leur économie. Enfin, le troisième trait distinctif tiré de l’expérience des BRICS, est la très grande autonomie de leur trajectoire de développement. Celle-ci souligne leur capacité à élaborer et conduire des politiques publiques efficaces, en toute autonomie, dans le cadre d’une économie mondiale, fortement compétitive. Cette marque distinctive semble prendre à contre-pied, le dogme de la pensée dominante, qui prévaut dans les pays absorbés dans l’orbite, des institutions de Bretton-Wood. Ce fait très novateur, interpelle sous un angle critique, la coopération des partenaires financiers et techniques au développement. C’est un questionnement qui porte sur les conditions endogènes d’un véritable développement, d’un ordre différent, de celui que nous observons jusque là, dans la plupart des pays en voie de développement. Il permet d’interroger les théories et approches conventionnelles du développement, dans leur capacité à rendre compte des changements sociaux, économiques, culturels et politiques pouvant intervenir à l’intérieur des États, avant que ceux-ci, ne parviennent à participer de manière significative à la globalisation. Il soulève ainsi, un questionnement qui sollicite l’éclairage des sciences sociales du développement, car des transformations structurelles profondes, articulées à des phases de croissance élevée et soutenue, s’opèrent dans un certain nombre de pays, sans qu’ils ne soient considérés comme des économies émergentes. Il interroge aussi, la capacité des programmes des institutions multilatérales et de leurs agences spécialisées, à pouvoir impulser dans ces pays, un développement susceptible de leur permettre d’atteindre l’émergence, dans la mesure où elles ont été absentes, dans la conception, l’assistance et l’encadrement des processus qui y ont conduit les « BRICS ». Dès lors, la démonstration par l’expérience, leur fait défaut, et la répétition de certains échecs, tel que les PAS (Ajustement structurel) l’ADP (Aide au Développement) ou encore de l’OMD (Objectif du Millénaire 1990-2015) laissent perplexe. Il est remarquable aussi, que tous ces pays, battent leur propre monnaie (Yuan, Rouble, Roupie, Réal, Rand), et que la plupart ont conduit leur expérience de développement sous une forme d’organisation et de gouvernance, alliant fédéralisme et dirigisme. Cette particularité, interroge la viabilité de la taille de certains États candidats à l’émergence, la pertinence de l’amarrage de leur monnaie à une devise étrangère, et pose la problématique de la conciliation des exigences de l’émergence et de la démocratie, dans un même mouvement haussier.

Emergence
Photo: Soumarey

Sur un plan plus politique, les contraintes d’attractivité et de compétitivité peuvent faire naître un conflit d’intérêt avec les politiques nationales soutenant un développement endogène. Cette menace pose, en des termes renouvelés, la vieille question de la dépendance des états candidats à l’émergence. Elle ouvre une perspective, pouvant laisser entrevoir à terme, la possibilité d’une confrontation, entre les enjeux du développement local, et les opportunités de la globalisation. Ce risque de dépendance se trouve d’autant plus accru, lorsque ces économies, sont fortement tributaires d’un endettement extérieur mal maîtrisé, de la mobilité des capitaux des marchés financiers, et surtout de l’agressivité commerciale des firmes internationales. C’est pour contenir ce risque, que la Côte d’Ivoire s’est doté d’un instrument indépendant de gestion de sa Dette extérieure, et vient de décider récemment, de réserver 30% de ses offres publiques, aux entreprises locales.

3 – CADRE THÉORIQUE DU CONCEPT DE L’ÉMERGENCE

Peut-on, pour autant, limiter l’usage du terme de pays émergents exclusivement aux BRICS ? Le concept de « pays émergents », a fait l’objet de nombreuses études, et la diversité des réflexions, révèlent combien obscur, est le contenu de ce concept, qui ne cesse de se modifier dans le temps. Cette évolution, a permis de prendre en compte dans de nouvelles configurations, de nombreux pays tels que l’Afrique du Sud, la Corée du Sud, l’Argentine, le Mexique, le Botswana, Maurice, Singapour, la Turquie, le Koweït, la Bulgarie, etc. Cependant, elle n’a pas fait disparaître les difficultés de classement. Les Instituts d ‘études et de recherche tels que l’IRIS, le CEPII, le CAFRAD, les organisations spécialisées telles que le PNUD, la CNUCED, ou encore les Institutions de régulation telles que le FMI et la BM, proposent une batterie de critères, qui diffèrent les unes des autres, en raison du lien persistant qui existe entre émergence et développement, et la représentation que l’on s’en fait.

Le Professeur Philippe Hugon (2010), professeur émérite et chercheur à l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques ), propose 7 critères, pour déterminer, si un pays peut être considéré comme émergent, ou pour évaluer le niveau d’émergence de son économie.

1. Le taux de croissance économique
2. La taille de la population
3. La diversification de la production
4. L’importance des exportations et des importations, traduisant son taux d’ouverture sur le monde
5. L’Intégration au monde financier international
6. Le rôle stratégique de l’État pour le développement
7. Les investissements dans la Recherche et le Développement
8. La capacité de protéger le territoire.

La Côte d’Ivoire remplit 5 critères sur les 8 énoncés. Cela autorise à dire, qu’il satisfait à l’ensemble de ces critères, à l’exception de la taille de sa population, dont la modestie, à vocation à être compensée par l’intégration régionale de l’espace CEDEAO, l’insuffisance de ses investissements dans la recherche et développement, et l’absence d’une force de défense bien équipée et bien formée. Toutefois, les critères qu’elle remplit, ne s’inscrivent pas encore dans la durée, pour permettre d’en mesurer la profondeur et la robustesse. Dès lors, ils ne sauraient être suffisamment révélateurs, pour la qualifier d’émergente. Les données recueillies sur une période de 5 années ne sont ne sont pas assez consistantes, pour fonder un jugement solide, d’autant plus qu’elles font suite, à des conditions initiales très basses, et proviennent d’un outil statistique encore très insuffisant.

Le CEPII (Centre D’Études Prospectives et d’Informations Internationales) a défini en 1996, le concept de pays émergent à partir de 3 critères :

1. Le niveau de richesse ou Revenu National Brut par habitant, avec un revenu moyen par tête, inférieur de 70% au niveau moyen des pays de l’OCDE. Suivant les données de la Banque Mondiale, exprimées en termes courants, la Côte d’Ivoire, classé dans les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, avec un RNB de 1.550$ en 2014, est très proche d’un pays comme l’Inde avec 1.610$, et éloigné d’un pays comme la Chine avec 7.380$ ou l’Afrique du Sud avec 6.800$, tous trois pays émergents. En revanche, il faut observer, que de nombreux pays dépassent les BRICS, sans être pour autant des pays émergents, c’est le cas du Qatar avec 90.420$, ou encore de Singapour avec 55.150$, alors que le revenu le plus élevé des BRICS est détenu par le Brésil avec seulement 11.760 $. Nous observons que ce dernier correspond à la moyenne mondiale, qui est de 11.690 $. En revanche, le Revenu moyen des pays de l’OCDE étant de 25.908 $, il faudrait que la Côte d’Ivoire, pour satisfaire à ce critère, atteigne un Revenu Moyen par tête d’habitant de 7.772 $ par an, soit une contre-valeur de l’ordre de 4.707.147 francs CFA. On mesure la distance à parcourir.

2. La participation croissante aux échanges internationaux de produits manufacturés, avec une croissance des exportations de ces produits, supérieure de 2% par an, à la croissance des échanges mondiaux. La Côte d’Ivoire continue de diversifier et d’étendre spatialement sa production, tout en la modernisant, ce qui renforce sa capacité exportatrice. Toutefois, le poids des services dans ses exportations reste très faible, au point de compromettre, la visibilité de son taux d’ouverture sur l’extérieur. Non seulement les données prospectives pour 2015, donnent un solde courant négatif des transactions extérieures, mais cette dernière exporte principalement des produits agricoles, des minerais, et des marchandises, et non des biens manufacturés finis, pour pouvoir répondre à ce critère. Il faut noté néanmoins que l’excédent de la balance commerciale des biens et marchandises continue d’augmenter, sous la pression vigoureuse des exportations en volume, en dépit d’une augmentation substantielle des importations, due à la demande publique en biens intermédiaires et en équipements. Cependant cette dernière est irrémédiablement contrebalancée au final, par un déficit chronique et important des services. Cette structure des comptes extérieurs, souligne que ce pays n’a ni engineering, ni technologie à vendre, et qu’il ne produit pas suffisamment de richesse, pour lui permettre d’effectuer des opérations financières importantes vers l’extérieur, sous forme d’investissements, de prêts et de transferts de change, comme le font les pays émergents tels que la Chine, la Russie et l’Inde, mais aussi des pays non émergents, comme le Maroc et la Turquie. C’est dire tout l’écart.

• 3. L’attraction exercée sur les places financières. La notation de la Côte d’Ivoire à l’International est encourageante (Cf. Moody et Fitch), aussi bien que l’environnement des affaires qu’il offre (gain de 30 places dans Doing Business en 4 ans). Ses succès sur les marchés financiers et les places boursières en témoignent. Le recours aux « Eurobonds », lui permet de développer un « crédit rating » souverain, qui lui aménage pour le futur, de nouvelles sources de financement, et affirme sa présence sur le marché international. Cette percée est remarquable, et renforce son taux d’ouverture et de visibilité à l’extérieur. Ses performances macro-économiques contribuent à instaurer un climat de confiance, qui accroit son attraction en direction des investissements et des capitaux internationaux privés. Elle est donc apte à remplir pleinement ce critère dans le prochain quinquennat, d’autant plus qu’elle continue à renforcer cette attractivité, par la reforme de son secteur financier et bancaire, l’amélioration du climat des affaires, de la sécurité humaine et juridique.

Au total, elle ne remplit qu’un seul de ces trois critères. Comme nous le constatons, l’émergence combine plusieurs critères à la fois. Elle renvoie à une vision fortement systémique, qui prend en compte des critères économiques, politiques et stratégiques, s’inscrivant dans une dynamique nationale et internationale. Dès lors, elle fait appel à des théories et à des concepts, qui à l’instar de l’histoire économique, qualifient le niveau de développement des états. On obtient suivant cette logique, un statut, correspondant à des groupes et des sous-groupes. Des pays riches, avec des puissances mondiales, des pays industrialisés, des nouveaux pays industrialisés, à coté du Tiers monde, avec des pays en voie développement, des pays à revenus intermédiaires, des pays en transition, des pays émergents, puis le Quart monde, avec les pays les moins avancés et les pays les plus pauvres. Toutes ces qualifications traduisent des caractéristiques ou expriment des objectifs spécifiques en rapport avec des contextes nationaux et internationaux, qui obéissent eux-mêmes, à des logiques et des philosophies différentes. Ainsi, plusieurs pays, prétendent avoir atteint le stade de l’émergence, ou seraient en position de l’atteindre, ou encore nourrissent l’ambition de l’atteindre, comme la Côte d’Ivoire et la majorité des pays Africains, suite aux directives de L’UA. Dès lors, l’on peut dire aussi, que le terme de pays émergent peut correspondre à des économies émergentes, qu’il nous revient de définir, en lui associant cette fois, une notion de développement, en ce sens qu’elle constitue, une marche vers le développement intégral, s’assignant pour objectif une réduction prononcée de la pauvreté et des inégalités sociales, un développement du capital humain, articulé avec un accroissement vigoureux de la richesse, et la satisfaction des besoins des populations. Le tout s’inscrivant bien évidemment, dans une logique d’ouverture économique vers l’extérieur, dans le cadre du libre-échange qui caractérise les échanges internationaux, sous l’égide de la vision classique de l’économie libérale. Cette dernière définition semble mieux correspondre au cas de la Côte d’Ivoire. Celui-ci, pose en creux, le problème de savoir à partir de quel moment et sur la base de quels critères, pourra t-on considérer que ce pays pauvre, situé à la périphérie des centres du développement, totalement en marge de tout ce qui s’invente et se créé dans le monde, en marge des échanges mondiaux des biens manufacturés, des services et des idées, deviendra émergent. Pourtant, dans son cheminement, il converge progressivement, selon son propre rythme, vers le développement intégral, or ce dernier est un chantier de très longue haleine, qui peut prendre des décennies, voire plus. La distance est longue, et plus l’écart se réduit, plus le rythme est lent.

Existe-t-il un modèle de développement qui permette d’accélérer ce processus, à l’instar du modèle « Akamatsu » (envol des oies sauvages par vagues successives) adopté par les pays de l’Asie de l’Est ? En allant au-delà dudit modèle, celui-ci peut-il concilier héritage traditionnel, progrès social, avancée démocratique, et exigences de l’émergence dans la mondialisation ? La gouvernance « Ouattara » en propose-t-elle un ? Le dynamisme de l’économie Ivoirienne, permettra-t-il, à court ou moyen terme, de la démarquer des pays pauvres dans un contexte de concurrence, accentuée par l’arrivée massive sur le marché mondial, de tous les nouveaux prétendants à l’émergence ? La Côte d’Ivoire semble évoluer vers un libéralisme hétéroclite (alliant mécanismes de marchés, volontarisme, et social), contrairement à l’Afrique du Sud de type Anglo-saxon (libéralisme débridé et efficacité par la puissance du secteur privé), et au dirigisme de type asiatique, emprunté par les Iles Maurice. Rappelons, qu’après des décennies d’ajustements structurels, le libéralisme de type anglo-saxon a augmenté la pauvreté et les inégalités sociales, sans mettre en marche le développement dans le Tiers Monde. La voie qu’emprunte la Gouvernance Ouattara est-elle réellement différente et est-elle la bonne

4 – L’ÉMERGENCE DE LA CÖTE D’IVOIRE : MYTHE OU RÉALITÉ

L’émergence de la Côte d’Ivoire semble à portée de main, sous certaines conditions impératives : une stabilité socio-politique, le maintien de la vigueur de sa croissance dans la durée, un endettement prudent et maîtrisé, la réduction du poids de ses dépenses courantes, notamment de sa masse salariale, l’intégration du système informel dans l’économie institutionnelle, la modernisation et la mécanisation des modes de production, la résilience aux aléas de l’environnement national et international, l’intégration sectorielle et territoriale, l’abondance des facteurs et la réduction des couts de production, l’amélioration de la sécurité, du climat des affaires et du taux d’intermédiation bancaire, l’accroissement de l’épargne locale et de l’investissement, notamment dans la production et la recherche et développement, la poursuite et la bonne exécution des programmes en cours.

Cependant, même dans l’hypothèse de la réalisation effective de ces conditions, elle ne pourra pas à court terme, s’intégrer de manière significative dans l’économie mondiale, faute d’atteindre 1% du PIB Mondial, de revenu suffisant, de production manufacturée à grande échelle, de capacité technologique, d’engineering et d’innovation.

Dès lors, peut-on continuer de parler d’émergence dans son cas, au sens où il est généralement admis dans la communauté scientifique ?

On s’aperçoit très vite, que pour les pays en voie de développement, la notion d’émergence, s’assimile au « concept de décollage » de Walt W. ROSTOW (1960), parce qu’il est étroitement associé à la notion de développement, qui va beaucoup plus loin, que la croissance du PIB et l’ouverture vers l’extérieur. De ce point de vue, « l’émergence Ivoirienne », se perçoit et se définit, comme une variante, du concept du « décollage économique », revu et adapté au nouveau contexte de la mondialisation. A partir de cette nouvelle clé d’appréciation, il devient plus aisé d’évaluer les chances de réussite, de l’émergence de la Côte d’Ivoire à l’horizon 2020, perçue comme étant une mutation décisive, marquant de manière irréversible, son « décollage économique », lui ouvrant ainsi, la voie vers l’émergence et la convergence.

Suivant la théorie de ROSTOW, tous les pays passent par cinq phases pour atteindre le développement intégral :

– la société traditionnelle
– l’émergence des prérequis du décollage
– le décollage
– La marche vers la maturité de l’économie
– L’ère de consommation de masse

L’économie d’émergence imprime de ce point de vue, un mouvement de convergence entre la périphérie et le centre, entre les pays pauvres et les pays riches, en ce sens, il se définit aussi, comme étant une transition d’un état vers un autre, celui de la pauvreté vers celui d’une prospérité relative. Donc tout est une question de rythme et de niveau dans la résolution des besoins des populations locales et du défi majeur du développement, avant qu’elle ne puisse s’inscrire de manière significative, dans la globalisation de l’économie mondiale. Il en découle, que le concept d’émergence, ne revêt pas la même signification, pour les pays riches et les pays pauvres. La notion d’émergence, est comprise en Côte d’Ivoire et en Afrique, comme la phase de « décollage » d’un développement durable et irréversible, car en définitive, le but de toute nation pauvre, est de se rapprocher des pays riches, ou tout de moins, de chercher à converger vers ceux-ci. Ce n’est qu’à ce stade de développement, que l’on pourrait lui adjoindre une sixième phase, qui serait celle de l’intégration à l’économie globalisée, dans le cadre de la nouvelle mondialisation, avec une ambition de puissance, de conquête et de domination, pour rejoindre l’acception que lui donne les pays riches. Cette vision semble plus conforme à la vision des pays du Sud, car elle ne se définit pas uniquement, à partir d’un observateur extérieur, situé dans le club des pays riches, ou celui de la finance mondiale, mais aussi à partir des observateurs intérieurs, des acteurs du développement, localisés dans ces pays, qui luttent pour les sortir de la pauvreté et de la marginalité. Le concept de l’émergence, correspond de ce point de vue, à la phase de décollage, car il constitue pour eux, le point de rupture avec la pauvreté et le seuil à partir duquel survient une ère de prospérité relative. Celui-ci s’appuie sur une croissance transformatrice contrairement à une croissance de globalisation, qui désigne uniquement une percée dans les échanges internationaux, sans tenir compte du développement véritable de ces derniers. En adoptant cette dernière définition, 3 conditions sont à remplir :

1. Une hausse significative du taux d’investissement, le portant à 30% du PIB. Nous observons que la Côte d’Ivoire connaît une hausse progressive de son investissement brut, en adéquation avec cette exigence. En effet, suivant des prévisions jugées réalistes, celui-ci atteindra 30% de son PIB, dès 2017. Cette performance lui permet de remplir pleinement ce critère. Cependant, celui-ci n’est pas exclusivement affecté à l’investissement productif, pour que l’on puisse en espérer un haut rendement, à court terme. En effet, une grande partie de l’investissement public est absorbé par la construction des infrastructures de base et le développement humain et social.

2. Le développement d’un ou plusieurs secteurs manufacturiers, avec un fort rythme de croissance. Ceci implique en amont, un appareil de formation de qualité, une diffusion intensive des savoirs, un important investissement dans la recherche et développement, une maitrise des technologies industrielles, une promotion de l’innovation, un cout accessible des facteurs dont l’énergie, des ressources humaines hautement qualifiés et en nombre suffisant. Ces conditions constituent un préalable qui adresse la phase du pré-décollage. Or, ce chantier reste encore nettement insuffisant en Côte d’Ivoire, pour lui permettre de remplir ce critère, malgré un ambitieux programme de formation et de production énergétique, et bien que 30% des produits de base soit transformés sur place, l’un des taux les plus élevés de la sous-région. Force est de reconnaître, que l’activité de son secteur industriel ne comporte, ni une forte incorporation technologique, ni une chaine suffisamment dense, concentrée et aboutie, allant jusqu’à la fabrication de masse de produits manufacturés, à une échelle visant de manière conquérante et agressive les marchés extérieurs. Il est donc peu probable que cet objectif puisse être atteint à l’horizon 2020.

3. L’émergence d’un système institutionnel, juridique, administratif, politique, et social assez performant, pour amplifier et pérenniser les effets de la croissance, et capter les opportunités de l’environnement externe, procurées par celle-ci. Le volume et la profondeur de la reforme engagée en Côte d’Ivoire, de 2011 à 2015 sous la gouvernance Ouattara, est de nature à améliorer significativement les performances du système et à le rendre attractif et rassurant. Le pays est classé au Top 10, des pays les plus réformateurs au monde, et ne cesse de progresser dans les classements faisant autorité en la matière. Aussi, il est plus que probable qu’il remplisse ce critère. Cependant, l’applicabilité effective de ces réformes, ne pourra se faire que très progressivement eu égard aux pesanteurs, dysfonctionnements, et blocages internes qui minent la société Ivoirienne, dont une corruption endémique, une fraude élevée, le racket et une indiscipline notoire. En effet, l’indice de perception de la corruption, place la Côte d’Ivoire derrière des pays comme le Mali, le Sénégal et le Ghana, tandis que l’indice MOH Ibrahim 2014 sur la bonne Gouvernance, la place au 40 ème rang sur 52 pays, et parmi les derniers de l’espace UEMOA, en dépit du fait qu’elle ait réalisé la progression la plus spectaculaire du continent, en inversant sa trajectoire et en gagnant 6 places dans ce classement, en seulement 4 années. On mesure ici, toute la difficulté de reformer des mentalités et des mauvaises habitudes, lorsqu’elles se sont profondément enracinées dans une société. On observera, que les pays émergents tels que l’Afrique du Sud, le Bostwana, Maurice, font partie des 5 premiers du Continent, en la matière.

En conclusion, le mandat 2010-2015 de la gouvernance Ouattara, a bénéficié d’une croissance explosive, où plus les conditions initiales sont basses, plus la croissance est forte, qui peut s’analyser comme une expansion économique, dont une partie traduit un puissant effet de rattrapage. Par exemple, le Soudan du Sud arbore un taux nominal de croissance de 36%, mais est-il réellement pertinent, au regard de ses conditions de départ ? A cette conjoncture particulière, s’ajoute la bouffée d’oxygène procurée par le point d’achèvement de IPPTE et l’importance du volume de l’aide à la reconstruction post-crise. Néanmoins, cette rente de situation a su être capitalisée pour amortir et traiter les lourdes conséquences de la crise, redresser des pans entiers de l’économie, reconstruire et redéployer administration, asseoir une vision et un cadre macro-économique cohérent pour la mettre en œuvre, avec une intense activité de reforme, une croissance réelle et continue, des investissements productifs et structurants, et un excellent repositionnement du pays. Cet impressionnant travail a suscité la confiance, et permis de capter les opportunités de l’environnement international. Il apparaît clairement que le mandat 2015-2020, sera donc entièrement consacré à l’installation et l’accélération des prérequis du décollage : logistique du développement, autosuffisance alimentaire, abondance et accessibilité des facteurs, désenclavement des régions productives, intégration territoriale et sectorielle, décentralisation de l’Administration, augmentation des investissements productifs, relèvement de l’épargne locale et de l’initiative privée, lutte contre la pauvreté absolue, l’analphabétisme, le chômage, et la corruption. Autrement dit, il nous conduira à la frontière du « décollage », en s’appuyant sur les activités agricoles et minières. Dès lors, la phase du décollage à proprement parler, avec une montée en puissance de l’industrialisation, concernera la décennie 2020-2030, à la condition, que la stratégie du format « Allassaniste » soit conservée. Ce qui reste peu probable, et ouvre sur un indéterminé. Néanmoins, la vision qui sous-tend l’appel de Daoukro, peut permettre d’éviter une trop grande déviation de trajectoire, si l’esprit et les objectifs de cet appel, sont bien compris et respectés, par la constitution d’un bloc politique fort et uni, susceptible de conserver la gouvernance de la Côte d’Ivoire pendant la prochaine décennie, voire plus, dans la cohérence et la logique des réformes entreprises, la stabilité socio-politique et macro-économique du modèle initié par le Président Alassane Ouattara. Ainsi, la prochaine décennie, correspond aux phases de pré-décollage et de décollage, qui restent éminemment sensibles, par leur importance décisive, pour la réussite du processus d’émergence. Il s’agit d’un échelon où l’activité productive s’accroit, s’intensifie, se diversifie, se densifie, et où l’activité sectorielle monte en puissance, s’interconnecte, s’interpénètre, se mécanise, transforme d’avantage les richesses du sol et du sous-sol, avec une contribution supérieure à 50% du PIB. Cette transformation structurelle entraine comme corolaire une réduction des importations, et le maintien d’une balance commerciale excédentaire supérieure à 5% par an. C’est à partir de ce stade que l’ensemble du processus atteint un seuil critique d’irréversibilité, qui produit des changements quantitatifs et qualitatifs, de manière massive et progressive, à toutes les échelles de l’économie et de la société en son entier. C’est le stade de la complexification et de l’apparition d’une prospérité relative, où le phénomène de l’émergence économique, fait véritablement écho à la définition du concept métaphysique et scientifique du terme, par l’acquisition des propriétés propres au phénomène d’émergence, tel que nous l’avons évoqué au début de notre communication.

Pour clore mon propos, la Côte d’Ivoire remplit ou est en mesure de le faire à court terme, 8 critères sur les 14 que nous avons examinés, soit 57 %. En considérant cette performance, son potentiel de croissance, et la force de sa dynamique actuelle, l’émergence future de la Côte d’Ivoire, apparait parfaitement réalisable, dans les 15 années à venir, sous réserve, des conditions que nous avons énoncées précédemment. Sa marche vers l’émergence s’inscrit dans une perspective favorable, car elle ne cesse d’améliorer sa position dans les différents classements, et oriente résolument sa démarche vers la satisfaction de la plupart des critères pertinents, qui caractérisent l’émergence. Ses politiques publiques, telles que nous les avons décrites ou envisagées, sont de nature à accélérer et pérenniser sa croissance. La capacité transformatrice de cette dernière et son orientation sociale, sont susceptibles à leur tour, d’améliorer considérablement la qualité de vie des ménages et de leur revenu moyen, mais surtout de briser définitivement le cycle générationnel de la pauvreté en Côte d’Ivoire. Il en découle que l’émergence ivoirienne est aussi une émergence sociale, qui vise une mutation de la société, en son entier. L’activité industrielle, est encore balbutiante. Il convient de la soutenir, de la renforcer et de la pousser plus en avant. En revanche, son retard technologique, et la faiblesse de son secteur recherche et développement constituent des handicaps très lourds, qui l’empêcheront de franchir dans le court terme, le seuil de l’émergence, en tant que pays industrialisé. Pour sortir du piège du sous-développement, il est impératif de miser sur une maîtrise de la croissance démographique, un système de formation ambitieux et une recherche de pointe. Le programme de « l’école et de la santé pour tous » qui comporte un risque budgétaire énorme, pour la bonne exécution des autres programmes, s’inscrit dans cette logique, mais ne donnera des résultats tangibles que dans une génération. En conséquence, seul le « décollage » reste à la portée de la Côte d’Ivoire. En effet, l’importance des investissements publics structurants et la reprise de la dynamique du secteur privé, additionné au volume des investissements directs extérieurs en constante augmentation, permettent d’envisager, sur cette trajectoire, et sous réserve de sa capacité à résister au aléas internes et externes, le décollage effectif de la Côte d’Ivoire, dès 2030. La consolidation et la maturation de cette phase se feront sur la décennie suivante, avant d’entrer complètement dans la mondialisation. Ainsi, la gouvernance Ouattara aura sérieusement contribué à défricher et baliser le chemin de l’émergence, et aura pour cela, réuni tous les atouts, pour réussir le défi du décollage dans la prochaine décennie.

Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre aimable attention et de votre présence distinguée.

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