Liberté de la presse en Côte-d’Ivoire, État de droit, ligne éditoriale de Connectionivoirienne…Alexis Gbansé se lâche (interview)

@Afrikipresse | Alafé Wakili de l’IA, l’Ambassadeur Charles Gomis avec le couple Gbansé-Wolters

Par Connectionivoirienne | Par S. Debailly avec Hervé Coulibaly

«Un organe comme le Cnp n’a aucun sens sinon que de contribuer à la politisation du milieu de la presse»

• Voici la petite histoire de connectionivoirienne.net

Alexis Douadé Gbansé a été récemment distingué «promoteur de la liberté de la presse», par le quotidien ivoirien L’Intelligent d’Abidjan a l’occasion de ses 15 ans d’existence. C’était le 24 mars dernier à Paris. Le Directeur de publication de Connectionivoirienne revient, dans cette interview, sur cet événement et profite de l’occasion pour dire des vérités sur la problématique de la liberté d’expression dans son pays.

Alexis Gbansé, vous êtes journaliste, cofondateur de connectionivoirienne.net et directeur de publication du même site. Vous venez de recevoir un prix pour la promotion de la liberté de la presse, à l’occasion de la célébration des 15 ans de l’Intelligent d’Abidjan, étape de Paris. Comment accueillez-vous cette distinction ?

C’est avec beaucoup de plaisir que je me suis déplacé sur Paris pour recevoir cette distinction, qu’on pourrait qualifier de symbolique, et qui a le mérite de remettre la thématique de la liberté de la presse au menu de l’actualité en Côte-d’Ivoire.

L’avez-vous obtenue par amitié avec Alafé Wakili comme le penseraient certains ou parce que vous êtes un vrai défenseur de la liberté de la presse ?

Je pense qu’il faut plutôt poser votre question à Alafé et au comité d’organisation des 15 ans d’existence de l’Intelligent d’Abidjan. Seuls, eux, peuvent vous donner les critères qui ont abouti aux choix des 17 personnes, femmes et hommes de divers horizons, distinguées. Me concernant, je n’ai pas attendu cette distinction, avant d’œuvrer à la diversité sur notre portail Connectionivoirienne, d’œuvrer à l’implantation de la liberté de la presse dans mon pays d’origine, la Côte-d’Ivoire. C’est peut-être mon amitié avec Alafé, qui le place en meilleur posture d’apprécier nos efforts constants pour une presse indépendante et libre. Mais notre charte éditoriale est claire sur cette question : «Connectionivoirienne.net est entièrement indépendant des grands courants de pensées politique et économique en Côte-d’Ivoire. » Nous avons fait ce choix osé pour dire aux uns et aux autres que notre liberté rédactionnelle est non négociable.

Pour vous, faut-il dissocier ou confondre liberté de la presse et liberté d’expression ?

La liberté de la presse est une des composantes de la liberté d’expression. On parle aussi de liberté d’opinions, liberté de pensée, libertés religieuses etc. La liberté de la presse comme le mot presse l’indique, concerne la possibilité pour la corporation des journalistes d’exercer son métier en toute liberté dans les liens des législations en place dans un pays donné. Cette liberté de la presse tombe, selon nous, dans un ensemble plus grand qui est la liberté d’expression et la liberté d’opinion.

D’où est venue l’idée même de créer avec votre compatriote Apollos Dan Thé Connectionivoirienne en 2007 ?

Cette idée vient de notre passé de militantisme à la FESCI, Apollos et moi. Les devanciers fondateurs de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte-d’Ivoire avaient mentionné dans le préambule de la FESCI: «il ne peut y avoir d’école nouvelle sans démocratie véritable». La diversité d’opinions est fondamentale pour les fescistes. Il faut dire qu’à l’époque où nous militions en Europe au Mouvement pour la Libération Totale de la Côte-d’Ivoire [MLTCI] après la FESCI, nous avions mis un site internet en ligne. La gestion du site m’avait été confiée par les camarades, dont Apollos. Les premières idées de créer un site internet plus large que le cadre d’un parti politique partent de là. Mais par la suite, il nous aura fallu plusieurs années pour passer à l’acte. Je peux vous faire la confidence que le nom Connectionivoirienne, je l’ai retenu sur trois ou quatre propositions d’Apollos Dan Thé à l’époque. Notre collaboration a duré deux ans avant de nous séparer à cause de divergences sur certaines questions en 2009. N’allez pas insister svp, je n’en dirai pas plus. Par la suite les déboires de l’ancien Courrier d’Abidjan de Sylvestre Konin, Théophile Kouamouo, David Youant, Anassé Anassé etc. m’ont définitivement convaincu de la nécessité d’un organe de presse indépendant en Côte-d’Ivoire. Pour des questions de risques liés à la gestion d’un canard critique sur papier, nous en sommes restés au modèle en ligne.

Quelle est la petite histoire de Connectionivoirienne fondée en 2007 et quel idéal défend ce média pour que l’on comprenne mieux toute la signification de ce prix qui vous est attribué ?

L’idéal que nous défendons en premier et que nous allons toujours défendre, c’est celui d’un État de droit en Côte-d’Ivoire, par ricochet, il va de soi, que la liberté de la presse/liberté d’expression, ne peut être véritablement possible que dans un État de droit, un État démocratique. En œuvrant en toute indépendance à l’État de droit, nous nous positionnons comme des défenseurs de la liberté de la presse. Nos lecteurs qui nous suivent depuis 10 années maintenant, connaissent notre ouverture à la diversité, notre sens de la critique, et notre caractère de plateforme indépendante, surtout dans un contexte aussi polarisé que l’espace socio-politique ivoirien.
La petite histoire qui nous suit toujours, si je peux la qualifier ainsi, ce sont les accointances politiques présumées que j’entends çà et là. Certains pro-Gbagbo nous qualifient d’être proches de Ouattara, pendant que les gens du RDR considèrent notre médium comme une plateforme pro-Gbagbo. D’autres sont mêmes allés plus loin en nous rapprochant de Lider, le parti de Mamadou Koulibaly.

Vous êtes ivoiro-néerlandais, vous vivez aux Pays-Bas où vous exercez votre passion. Quel parallèle faites-vous entre la liberté de la presse dans ce pays et celle de votre pays d’origine, la Côte d’Ivoire ?

Il faut dire qu’on ne peut pas faire de comparaisons valables parce que les contextes ne sont pas les mêmes. L’une des grandes différences demeurent tout de même l’absence de peine de prison pour les journalistes ici, aux Pays-Bas. Depuis 20 ans que réside dans ce pays, et 10 ans que je travaille dans le domaine des médias, je n’ai pas entendu dire qu’un seul journaliste, ait été mis en prison. Par contre les procès en diffamation ou pour d’autres raisons contre les journalistes sont légions, presque quotidiens. Des journalistes sont condamnés à des amendes, condamnés à réparer des dommages immatériels, ou condamner à placer des rectificatifs ou autres droits de réponse. Partout où elle existe, la liberté de la presse est encadrée par des lois. C’est pareil en Côte-d’Ivoire même si l’État de droit et la culture de la liberté d’expression n’y sont pas ce qu’ils sont aux Pays-Bas. Ici, on ne condamne pas à une peine de prison un organe de presse ou un journaliste, parce qu’il est proche de tel ou tel mouvance politique, opposée à la coalition qui gouverne. Le journaliste est condamné par le juge lorsque celui-ci constate des infractions. Il arrive aussi très souvent que des confrères ou consœurs soient sanctionnés au niveau rédactionnel.

Comment les Néerlandais eux-mêmes regardent-ils leur presse ? En Côte d’Ivoire une certaine opinion estime que les journalistes sont des menteurs et manifeste ainsi une désaffection pour la presse ivoirienne. Résultat, les journaux ne se vendent plus.

Beaucoup de Néerlandais sont conscients que leur presse tout comme les politiciens ou les courtiers immobiliers ou banquiers, n’est pas toujours fiable malgré son grand professionnalisme acquis durant des décennies. Les Néerlandais, pas tous bien évidemment, sont conscients que sur certaines questions, des médias, souvent publics, manipulent ou prennent des positions proches des centres de décisions à La Haye, Washington ou à Bruxelles. Mais ils savent aussi que sur d’autres enjeux, la presse joue son rôle de 4e pouvoir, ou peut joueur ce rôle, même ce n’est pas dans toute sa composante. Sur des questions d’intérêt général comme celle de la gestion des affaires publiques, la corruption etc. l’opinion publique hollandaise attend une posture critique des médias vis-à-vis des politiciens ou du monde des affaires.
Mais comme je le disais plus tôt les deux contextes ne sont pas vraiment comparables. Les médias hollandais ont généralement plus de moyens financiers que les organes de presse en Côte-d’Ivoire. Ils bénéficient d’un cadre juridique mieux organisé. Ce qui leur permet une professionnalisation plus avancée. Ils ont aussi une longue pratique du jeu démocratique. Nous n’en sommes qu’à notre vingt-huitième année de pluralisme, depuis 1990. Des titres tels que le patriote ou Notre Voie, fortement liés à des partis politiques, ne peuvent pas être considérés ici comme des médias libres. L’opinion est très regardante sur ces questions.
Pour clore cette question, je dirais que les Ivoiriens ont tort de mettre tous les journalistes dans le même sac. Les journalistes talentueux, critiques, consciencieux et professionnels, la Côte-d’Ivoire en regorge. La mévente des journaux sur papier qui est une tendance mondiale, est en partie liée à la concurrence de l’Internet. Il faut aussi se poser la question si la population ivoirienne est à mesure de consommer la pléiade de quotidiens, pour certains, de très mauvaise qualité. Ils sont combien les Ivoiriens qui savent lire ? Le degré actuel d’alphabétisation des adultes de plus de 15 ans tourne autour de 45% sur une population de 25 millions d’habitant.

8. Votre pays d’origine la Côte d’Ivoire malgré les efforts des autorités, nage encore dans les profondeurs du classement en matière de Liberté de la presse. Au moment même où je vous pose cette question, le procureur de la République rencontre les administrateurs des forums sur les réseaux sociaux pour tenter de les recadrer ou les contrôler au mieux. Quel est votre sentiment vis-à-vis de tout cela et qu’est-ce qui devrait être fait selon vous pour améliorer notre classement ?

Les classements auxquels vous faites allusion sont-ils objectifs ? En Sciences de la communication et de l’information l’objectivité est un leurre. Quels en sont les critères et qui a rédigés ses critères de classement ? Je crois que ces rankings reflètent plutôt une certaine vision, une certaine approche socio-culturelle du journalisme, qui reste contextuelle des réalités socio-culturelles des pays dans lesquels ces classements sont faits. La liberté de la presse ou la liberté d’expression en Chine ou en Iran n’a pas la même valeur que la liberté de la presse en Norvège ou aux États-Unis. À partir du moment où l’on parle de deux ou plusieurs contextes différents, il devient difficile d’établir des critères de classement valables pour tout le globe terrestre. J’ai effectué récemment deux voyages, aux USA et en Chine. Je peux vous affirmer que malgré les approches très différentes des questions liées à la presse ou à l’État de Droit, ses pays ont pu offrir des cadres de vie assez décents à leurs populations respectives.
Ceci dit, a-t-on vraiment besoin de ces classements pour comprendre que notre liberté de la presse est constamment bafouée par les politiciens ? Nous voyons tous dans quelle précarité certains journalistes vivent au pays, combien de fois des journalistes sont condamnés à des peines de prison, combien de fois des journaux sont suspendus etc. Quelle liberté de la presse veut-on avec le monopole d’Edipresse dans la distribution ? Une structure coloniale sans concurrence qui fait payer des prix forts aux entrepreneurs de la presse ? Je pense qu’il faut laisser les professionnels de la presse s’autoréguler en leur apportant les aides nécessaires en financement. Pas plus ! Ça sera déjà un grand pas vers l’auto-responsabilisation de la corporation de journalistes. Un organe d’état comme le CNP n’a aucun sens, sinon que de contribuer à la politisation, à la polarisation continues du milieu de la presse. Il faut, je le pense, laisser les juges prononcer les sanctions contre les organes qui auraient commis des infractions aux lois ivoiriennes sur la presse. Ça fait partie aussi du processus de responsabilisation, d’indépendance des juges ivoiriens. Il ne revient pas à une structure politisée comme le CNP, dont le chef est redevable de son militantisme politique, de prononcer des sanctions contre des confrères. Beaucoup avant moi l’ont dit, il faut durablement dépénaliser les délits de presse en Côte-d’Ivoire. On doit s’habituer au fait qu’on ne met pas un journaliste en prison pour ces écrits ou ses dires. Notre pays a fait le choix de l’état de droit, de l’état démocratique, la liberté d’expression en reste l’un des piliers. Maintenant si nous faisons le choix d’un régime totalitaire comme en Chine, il va de soi que la liberté de la presse devient un débat hors contexte. Comme le dirait Michalel Schudson dans son livre «The sociology of news », cela n’empêche pas la Chine d’avoir une industrie de l’information et de la communication ou d’avoir des journalistes. En Côte-d’Ivoire nous avons ensemble fait un choix, celui de la démocratie pluraliste, qui impose le respect de la liberté de presse.

Lors de la parenthèse de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire, beaucoup ne le savent pas, mais vous avez séjourné aussi à l’hôtel du Golf aux côtés des autorités actuelles. Le temps a passé. Si vous aviez une leçon à tirer de ce pan de votre vie de journaliste, ce serait laquelle, pour vous-même et pour la Côte d’Ivoire ?

Non, non, séjourner implique de résider dans un endroit. Je n’ai jamais résidé ni séjourné au Golf Hôtel. J’y ai été je crois moins d’une heure, rencontrer le Général Gueu Michel que souhaitait interviewer des journalistes [TV et presse écrite] néerlandais que j’accompagnais en Côte-d’Ivoire. Bien avant la fin de la crise postélectorale, j’avais été approché par deux organes de presse, la KRO, TV publique et Trouw, quotidien «sérieux» à grand tirage national. Ces deux organes souhaitaient que les accompagne pour réaliser des reportages sur les massacres du quartier carrefour à Duékoué. Nous y avons été du 22 au 27 avril 2011. C’est mon aîné, le défunt Doua Gouly qui m’accompagnait dans ce voyage, vu que mon collaborateur de l’époque sur place au pays, Anassé Anassé, paix à son âme lui aussi, avait été exfiltré vers Accra au Ghana. Si c’était à refaire j’allais le refaire car ce fut jusqu’à ce jour l’une de mes plus fortes expériences journalistiques. Dix jours après la chute de Gbagbo, il fallait avoir un sacré culot pour se rendre à Duékoué, moins de trois semaines après les massacres du quartier carrefour, en traversant une quarantaine de check-points gardés par des hommes lourdement armés. Malgré le contexte politique tendu de l’époque et l’insécurité, ce voyage m’a permis d’avoir une meilleure lecture de la crise ivoirienne. Ça m’a surtout permis de dissocier les propagandes des deux camps en conflit et leurs alliés des réalités sur le terrain. À mon retour, nous avons mis plus l’accent sur les victimes et les injustices qu’elles subissaient, nonobstant leurs appartenances politiques. Je possède encore plus de 25 heures de film jamais publiés dans mes archives. Au moment jugé opportun nous les rendrons publics.

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